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TEXTE CRITIQUE/

Texte à l'occasion de l'exposition personnelle Solar Drums à la Galerie Alain Gutharc Paris - oct.2015

 

La peinture de Raphaël Barontini fait surgir de fonds cosmiques des personnages aux racines française du XVIIe ou XVIIIe siècles mêlées à celles plus modernes et contemporaines mais tout aussi anciennes de Haïti, des Dogon, ou plus politiques pour nous, des Black Panthers, sans compter celles inénarrables, intemporelles et extra-terrestres de Sun-Ra. Il réunit ces personnages historiques et fictionnels, sur toile, sur banderole, en provenance d’internet, de cartes postales, ou d’objets trouvés encore, en un véritable carnaval qui avance dans notre nuit diurne toutes cymbales sonnantes, toutes percussions résonnantes, comme un chant non plus universel tel que pensé par l’Occident, mais celui du Tout-monde, sorti de la bouche de la Créolité. Mais dire ceci ne clôt pas cette œuvre.

La créolisation est ce qui nous surprend, ce qui nous saisit, là maintenant, devant les immenses toiles dites des Colosses, ou devant ces encres et sérigraphies sur papier. Et c’est là, à ce moment précis, dans ce présent absolu de notre contemporanéité, qu’une seconde surprise surgit, jaillit. Que l’interrogation s’épaissit. La créolisation, nous la savons en marche depuis longtemps. Elle est notre présent. Elle est le fruit doux amer de nos échanges douloureux, tragiques mêmes, mais aussi volontaires et même désirés. C’est non seulement sortir de l’européocentrisme, mais aussi de l’ethnocentrisme. C’est, pour le présent et l’avenir, le désir complet de l’Autre que l’on sait impossible sans soi-même. C’est alors un autre regard porté sur notre histoire, sur nos récits, qui s’impose. C’est tout le passé qui se réorganise selon une autre densité hétérogène. Le passé d’un tourbillon qui n’a jamais cessé mais qu’on a refoulé.

Mais au-delà, une interrogation s’épaissit, s’opacifie, celle de l’art. Comment, pourquoi  - ne sachant encore comment organiser cette interrogation -  l’artiste échappe-t-il à cette emprise d’un présent documentaire, commémoratif, analytique, noir & blanc ? Comment, pourquoi la créolisation de Raphaël Barontini force le destin en s’imaginant autre que le discours d’un académisme historiciste se voulant quasi-historiographique et dominant ?

Il recherche un autre chemin plus rugueux, plus escarpé, plus lent et plus risqué. Il remet sur la table de travail le projet moderne – et non pas moderniste – avec toutes ses ambiguïtés. Il va chercher ce qui fonde l’ère moderne, par les traits de l’individu et le processus réflexif qui a rendu l’art autonome. Ce n’est pas de la nostalgie, ni même un néo quelque chose  pour faire revivre la peinture. C’est prendre les outils mêmes du projet moderne tel que les artistes occidentaux les ont inventés, et les rejouer aujourd’hui en décalage, pour réaffirmer la place de l’art, sa capacité à saisir en un seul lieu les enjeux de notre monde. C’est rejouer le moderne contre toute l’ambiguïté moderniste et sa raison. C’est rejouer le moderne à travers les dimensions multiples des niveaux de réseaux que notre monde contemporain a élaborés. C’est rejouer le moderne en creusant dans les strates construites et paradoxales du modernisme et de notre modernité, des escaliers traversant pour que le chuchotement des morts et des vivants se mêle à la rumination des philosophes. C’est rejouer le moderne contre la rapidité imposée au temps, pour retrouver le temps dans toute son étendue. C’est dans cette extension de l’immensité temporelle réduite au seul lieu du tableau que l’art s’oppose au discours, non pour battre celui-ci, mais pour agir sur un ailleurs de la pensée. Pour agir comme un coup de tonnerre inattendu. 

Des tribus amérindiennes ont inventé les dreamcatchers, les capteurs de rêve. Les toiles et les installations de Raphaël Barontini sont des capteurs de mythes : elles les saisissent, les réassemblent, les dévorent même parfois, et il en résulte de nouveaux mythes. Elles regardent l’histoire à partir du présent comme cela doit être, et non penser le présent à partir de l’histoire. Elles reconfigurent notre histoire commune, celle de l’humanité dans sa multiplicité, par la créolisation. En reprenant le fil d’un temps long, en pensant l’étrangeté au cœur même de nos propres récits, elles dévoilent le mécanisme de lissage historique sur des siècles, qui a fait oublier consciencieusement combien nos ancêtres nous sont terriblement exotiques, combien nos contemporains nous sont proches. Il donne à cette conscience nouvelle de l’Autre et de nous-même, une représentation commune, une présentification pourrait-on même dire !

Ses œuvres tout en se dressant dans toute leur plasticité, ne s’opposent toutefois pas complètement aux mots ni à la raison. Mais elles viennent dire leurs voix singulières. Elles creusent là où la raison occidentale a failli, là où elle s’est prise pour Dieu. Il renvoie la modernité à son dramatique paradoxe, à l’aporie même qui l’a vu s’ériger en une utopie d’une nouvelle humanité et sombrer dans l’horreur de la barbarie. Et ses œuvres se dressent alors dans toute leur poétique.

En écho à la musique cosmique des toiles, Raphaël Barontini a souhaité donner une dimension plurielle pour que le temps nous saisisse dans le réel, celui de notre espace de spectateur, et nous enveloppe avec l’installation. Il a invité le musicien Mike Ladd pour ses compositions et collages, son travail de djaying, à composer une pièce sonore où s’entrecroisent la science-fiction hollywoodienne, une cour royale imaginaire et futuriste, des extraits de Sun Ra ou des référence à Aaron Copland. Avec une même complexité dimensionnelle, un système analogue de créolisation, l’artiste et le musicien jouent pour imbriquer différents régimes, comme l’hologramme d’un collage de Romare Bearden.

(Extraits recomposés d’un texte sur Raphaël Barontini)

 

 

Jean-Marc Avrilla -

critique d'art, commissaire d'exposition et directeur de l'Ecole des Beaux Arts de Toulon.