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TEXTE CRITIQUE/

 

 

 

Figures de vacillement

Lieu d'une fermentation de l'histoire, les œuvres instaurées par l'artiste Raphaël Barontini, livrent un enchevêtrement des corps et des ombres tout en fécondant une drue présence des tragédies humaines. Le surgissement des figures s'opère au travers d'un subtil miroitement des productions iconiques anciennes et des techniques plus contemporaines.
L'artiste, qui en son langage inscrit sa palette et ses corps plastiques effervescents, propose un dialogue entre les peintures d'histoire et les traditions populaires, fait des bannières et des drapeaux, les nouveaux supports d'un enchâssement iconographique. Devenu licier moderne, Raphaël Barontini crée des tapisseries futuristes, tissages technologiques dont les fils et les pigments impriment de nouvelles "fêtes galantes", théâtralité d'un monde ouvert, créolisé.
Les corps à corps qu'il échafaude inaugurent une nouvelle Odyssey accomplie à rebours comme pour mieux empoigner et afficher des langages du monde, un cheminement ouvert sur les enjeux de notre monde. Dans cette opération du retour vers Ithaque, le dessein fait naître des esprits d'une lutte avec le passé, des images de la mémoire détournées et retournées, un vévé dont le dessin ne peut s'altérer.
Les corps transfigurés en traces font agiter des figures qui postulent l'existence, un état de l'être qui s'offre au regardeur comme lieu du tumulte, promesse d'un chaos sublime et délictueux. La toile, envisagée comme un nouveau creuset propice à l'hybridation des formes et des genres, invite à une floraison des corps et ouvre sur un débordement de la vie et des pigments, des foisonnantes intrications artistiques. L'acrylique se mêle à la sérigraphie, Fragonard s'incarne en dogon.
Délestée de ses phantasmes, les images égrènent un substrat de vie, de nouvelles mythologies qui laissent entrevoir l'épaisseur du monde. Pris dans un tourbillon alchimique, les portraits de Cour européenne, Louis XIV, Marie Antoinette, convoqués par Raphaël Barontini, se dressent comme surgissant de ces rivages d'outre-tombe, dépouillés alors de leur apparat, avant étrangement d'être happés et sublimés dans des rets des figures africaines. Cette congruence des formes populaires et des corps ouvre sur un Panthéon illuminé par un éclat insoupçonné et un enchantement plastique.
Tel Ulysse, l'artiste, mu en un Arlequin moderne, a conçu une barque poétique qui charrie des colosses aux noms énigmatiques, wacha wacha, Black Apollon, Space Odyssey, Kamala, la briseuse de coeur, Sun Râ, etc., mirages d'un carnaval nocture, une cérémonie communautaire où les êtres se griment en bêtes, s'effacent sous des masques, exaltent une humanité toujours aux aguets face au dard de la mort.
Pour inscrire sa création dans un dialogue de "l'un à l'univers", Raphaël Barontini essaime un vibrant vacillement des figures, propose une nouvelle mètis. Cette poïétique sensible qui "autorise sans la dénaturation les succulents accidents dont se parfait la poésie" n'est pas sans rappeler l'oeuvre d'Édouard Glissant.

Amos FERGOMBÉ, à l'occasion de l'exposition Odyssey au C.A.C La Traverse. (avril 2017)